Francis Heaulme. Crédits photo : FRANCK FIFE/AFP

Envoyé spécial à Metz

La cour d’assises de la Moselle a condamné Francis Heaulme à la réclusion criminelle à perpétuité pour le meurtre de Cyril et Alexandre, 8 ans, à Montigny-les-Metz, le 28 septembre 1986. Un crime pour lequel Patrick Dils, innocenté depuis, avait été condamné à tort. M. Heaulme aura été bien défendu. L’un de ses trois avocats, Me Stéphane Giuranna, a livré en fin d’après-midi une plaidoirie magistrale de soixante-dix minutes, mais le faisceau d’éléments à charge était trop conséquent.

Requérir la perpétuité contre Francis Heaulme, qui répète inlassablement: «Montigny, c’est pas moi», n’est pas un exercice très difficile, même en l’absence de preuves matérielles. Les deux avocats généraux, Jean-Marie Beney et Brigitte Harmand-Colette, l’ont démontré dans la matinée. D’une discrétion troublante tout au long des débats, ils n’ont qu’à se contenter de reprendre les éléments du dossier qui, assemblés, désignent l’accusé comme le meurtrier du talus. M. Beney reconnaît qu’en 1986-87, «certains représentants de la police et de la justice n’ont pas été à la hauteur». Il manque cependant à ce réquisitoire la puissance qui ne naît que de l’âpreté du contradictoire.

«Les victimes exigent des certitudes et elles en ont le droit après trente ans d’un marathon judiciaire inadmissible»

Après Mes Glock et Bouthier, il revient à Me Giuranna de plaider en dernier. «C’est terminé, les approximations, les suppositions, tonne-t-il. Les victimes exigent des certitudes et elles en ont le droit après trente ans d’un marathon judiciaire inadmissible. Dans cette affaire, la justice a été le cancre de la République, elle porte le bonnet d’âne de ses erreurs». Le pénaliste d’Epinal va proposer sa certitude: on ne peut être sûr de rien, et surtout pas de la culpabilité de son client. Seuls les meilleurs avocats savent, comme lui, retourner des charges lourdes pour faire croire qu’elles constituent en réalité des gages d’innocence, sans pour autant passer pour des bonimenteurs. L’éloquence sans un gros travail du dossier n’est qu’une sale manie, et Me Giuranna a beaucoup travaillé. M. Heaulme était-il présent sur les lieux du crime, le 28 septembre 1986? Sans doute. Et alors? «Il habitait à 4 km et travaillait à 300m, il passait là tout le temps, et il n’y a pas eu de crime tous les jours», remarque Me Giuranna, qui va maintenant saccager le «puzzle à six pièces» de l’accusation. Il a, lui, activement participé aux débats. Pas un témoin qu’il n’ait questionné, pas une pièce de procédure qu’il n’ait discutée: qu’on le suive ou non, son point de vue bouscule la quiète certitude du réquisitoire.

Des «témoins de caniveau»

Ce n’est pas un exercice facile, que de plaider pour un homme déjà condamné pour neuf meurtres. Bien sûr, il faut ruser, mais pas tricher, car les jurés ne sont pas des imbéciles. Me Giuranna réfute tout: le mobile – M. Heaulme énervé par des cailloux jetés sur lui par les enfants -, les dépositions de codétenus-confesseurs, qualifiés de «témoins de caniveau», le raisonnement fondé sur la probabilité qu’un tueur en série est coupable, forcément coupable, de ce dont on l’accuse – et qui, en l’espèce, ressemble étrangement à ses autres méfaits: «On n’est pas ici au procès de l’œuvre complète de Francis Heaulme», dévie l’orateur.

Les témoins les plus embarrassants pour lui sont deux pêcheurs qui ont reconduit l’accusé chez lui dans leur 4L vers 18h50, après l’avoir retrouvé hagard et le visage (mais le visage seulement) en sang, à 4 km de la scène de crime. Il est impossible de soutenir que cet événement n’a pas eu lieu le 28 septembre 1986. Qu’à cela ne tienne. Me Giuranna sort son chronomètre et affirme que si son client était à 18h50 au lieu-dit «les Cailloux jaunes», il avait quitté Montigny au plus tard à 17h – il lui fallait se laver et changer de vêtements, car l’avocat décrète que le coupable était forcément couvert de sang après un massacre à coups de pierre. Or, des témoins ont vu Alexandre et Cyril vivants à 17h15… Il existe un itinéraire bis, que l’accusation privilégie, mais avec moins de fougue que la défense ne plaide le sien.

Me Giuranna suggère enfin, comme un avion pourchassé lance un leurre, la piste très improbable d’une petite voiture blanche aperçue à Montigny, vieille ficelle qui a pour unique mérite d’éloigner le spectre de la bicyclette qu’enfourchait M. Heaulme, et de nourrir le doute: a-t-on bien exploré toutes les pistes?

«Je ne sais pas ce qui s’est passé le 28 septembre 1986», rugit encore Me Giuranna. Il harangue les six jurés: «Je veux que cette question hante votre délibéré. Si vous ne trouvez pas de réponse, votez non, cela rendra justice à la justice, ou votez blanc, cela profite à l’accusé. Montigny, ce n’est pas lui!»

Le président: «M. Heaulme, avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense?»

L’accusé, docile écho de son avocat: «Oui, Monsieur le Président. Montigny, ce n’est pas moi».

Au terme de plus de 6 heures de délibéré, la cour et le jury ont considéré qu’il était bien le meurtrier. Quinze ans après l’acquittement de Patrick Dils, le double crime de Montigny-les-Metz a un autre coupable. Mais les familles des victimes n’en ont peut-être pas fini avec les épreuves: Francis Heaulme dispose de dix jours pour faire appel.